
Une journée de printemps au coeur de l'hiver.
Un gai soleil couvre la plaine de ses rayons dorés
et inonde les gens et les choses d'une douceur inaccoutumée.
La joie est dans l'air, on se sent heureux de vivre.
Mais soudain tout change. Au détour
de la route, le soleil n'a plus, semble-t-il, les mêmes
reflets sur les pans de murs croulants et les arbres mutilés,
semblables à des chemins de croix qu'on découvre
subitement.
Nous sommes à Sannerville. C'était,
au pied des buttes boisées, à la limite des
plaines de Caen et du pays d'Auge, un riant village semblable
à tant de petits bourgs de France. C'est aujourd'hui
une des premières communes martyres de notre Normandie
si éprouvée.
Hier, 133 foyers, 500 habitants.
Aujourd'hui, 132 maisons détruites ou atteintes
au point d'être condamnées.
Ainsi, une seule maison rappellera plus
tard aux autres générations, les deux agglomérations
situées l'une autour de l'église, avec l'école,
les deux châteaux et les fermes, l'autre tout au long
de la route de Rouen - le village de la rue - l'habitat du
commerce et des artisans.
Et pourtant derrière les pans de
murs qui restent, on vit. Miracle de la terre normande qui
ne veut pas mourir, de ces rudes gars ancrés à
leur sol au point de lui rester fidèles dans la pire
des épreuves, Sannerville renaît !
Comme ces cités rasées à
l'autre guerre, on s'attendait peut-être à voir
planter ici l'atroce inscription : "Ici fut une commune
française". Non, la mort a pu passer; sa place
n'est plus là. Et pourtant !
Verdun, le chemin des dames, c'est à
ces visions d'enfer que pensaient les anciens lorsqu'ils retrouvèrent
leur commune après sa libération, le 18 juillet
1944. Depuis la nuit du 5 au 6 juin, on s'y battait âprement,
avec un acharnement qu'expliquait la position en charnière.
Les premiers parachutistes avaient touché
le sol en même temps qu'à Ranville et s'étaient
accrochés aux pentes de la Butte Verte. Les boches
étaient dans le pays. Chaque jour, en vain, les canons
hurlaient et les attaques se succédaient. Sannerville,
dont chaque maison était un nid de résistance,
fut quand même aux alliés. Mais le 18 juillet,
il fallut lancer l'aviation à l'assaut. 1400 tonnes
de bombes en 10 minutes !
"Il ne reste
rien chez vous, devait dire un officier anglais, mais c'était
nécessaire."
Pour rentrer dans les ruines des maisons,
il fallait ramper, passer des trous.
Ce que furent les premiers temps ?
Terribles, impossibles à décrire.
Après avoir bouché les brèches avec des
pierres mêlées d'argile - il n'y avait qu'à
se baisser sur les trous de bombes pour en recueillir tant
qu'on voulait - les sinistrés couvrirent les poutres
de tôles percées, récupérées
dans les abris des troupes. Il fallut
passer le premier hiver sans portes, sans fenêtres,
sans carreaux, sans éclairage. La pluie s'infiltrait
partout, la fumée empestait l'atmosphère des
gîtes sans cheminées.
Et les animaux ! On n'osait pas se risquer
dans les champs farcis de mines. Et puis, par pitié,
parce que les bêtes mourraient de faim, on alla pourtant
jusque dans la neige arracher le blé et les betteraves
abandonnées.
Le bétail vivait nuit et jour à
la belle étoile. Il y en avait d'ailleurs si peu. La
plus grosse partie du cheptel avait été décimée.
Et aujourd'hui, comment vivent-ils à
Sannerville ? Dans la ferme qu'occupe avec ses deux enfants
une veuve qui cultive cinquante hectares, on plonge dans la
boue jusqu'au mollets. Deux pièces pour tout faire.
Et ce sont des privilégiés.
(Source : Journal Normandie
du 20 janvier 1947 par P.Guichard)